Il ne faisait pas très chaud cet été-là. Les orages s’étaient succédés sur Paris sans que le soleil s’installât vraiment. Le mois d’août avait pris ses quartiers d’automne et le secrétaire aux Beaux-Arts, qui se rendait à pied rue des Fourneaux, regarda le ciel en égouttant son parapluie. Des flaques d’eau croupissaient dans les ruisseaux. Les essieux des fiacres grinçaient sur le pavé luisant. Dans l’atelier qu’il s’apprêtait à visiter, les statues, encore chargées des ombres de la nuit, hantaient les étagères. Il aimait s’imprégner des fantômes jaillis des rêves torturés de l’artiste, alignements de plâtres et fragments de terres mouillées qui jonchaient le sol.
 L’Etat, attentif à la réputation grandissante du sculpteur, avait décidé de lui commander une porte monumentale pour le musée des Arts décoratifs, qui devait s’élever non loin du quai d’Orsay, sur les bords de la Seine.
 Raymond Turquet secouait son pardessus tandis que Rose Beuret l’introduisait dans le couloir étroit qui conduisait à l’atelier. C’était une femme d’âge mûr, au visage émacié, qui veillait sur Auguste Rodin depuis plus de vingt ans, maternelle, effacée, silencieusement amoureuse et prévenante ; personne mieux qu’elle ne connaissait sa force de création, ses emportements et ses états d’âme. Elle était à la place où le destin l’avait mise ; attentive à ses moindres désirs, elle était heureuse au gré des humeurs du grand homme qu’elle appelait affectueusement « Monsieur Rodin ». Rose Beuret continuait de l’admirer dans sa passion silencieuse… même si, depuis de longues années déjà, le regard bleu de son amant ne se posait plus sur elle, comme autrefois dans le premier atelier des Gobelins… même si les doigts du démiurge s’égaraient à présent, promeneur insatiable, sur le corps de ses jeunes modèles.
Début du premier chapitre
Avec d’infinies précautions, Rose ouvrit la porte de l’atelier pour y introduire le représentant de l’Etat. Derrière une cloison légère, on entendait le ciseau des praticiens frapper à petits coups répétés sur la pierre, avant l’ultime intervention de l’artiste, le dernier remords qui d’un geste, parfois, décapitait l’œuvre d’une longue et douloureuse mise au monde.
- Je ne sais pas, dit-elle timidement, si Monsieur Rodin va consentir à vous recevoir. Il travaille.
Les gestes de Rose Beuret lui ressemblaient, parce qu’elle avait appris à vivre sans bruit, comme on referme une porte derrière soi, sans se retourner sur ses actes manqués. Pour éviter une souffrance inutile. Ou sur un secret espoir, peut-être, si lointain qu’il semble inaccessible aux amours humaines. Ayant invité le visiteur à patienter dans le couloir, elle entrebâilla la porte et disparut dans l’atelier comme une ombre furtive.
Sur la selle, au milieu des objets disparates et des reliefs de marbre, le buste cambré d’une femme apparut dans la pénombre de la grande pièce aux vitres ébréchées. Sa chair était éclatante et semblait parcourue de légers tressaillements…
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